La vie de Zaza

La vie de Zaza

1907-1929

Ces quelques repères chronologiques permettent de retracer les différentes phases traversées par Zaza au cours de sa vie. Ils sont aussi et surtout une invitation à se plonger dans les Correspondances et carnets de Elisabeth Lacoin dite « Zaza », ouvrage paru en 2004 aux éditions de l’Harmattan.

« Je vous écris parce que je vous aime » : sa première lettre écrite dans un style à l’état phonétique alors que la jeune Zaza n’a que 5 ans en dit déjà long sur sa conception de l’écriture : une expression et une quête d’amour.

Durant toute sa vie, l’affectivité pèsera un poids considérable et Zaza n’aura de cesse de rechercher l’affection de ses proches, tout en souffrant terriblement à l’idée de les blesser.

« Au revoir, mon cher Papa et ma chère Maman, vous êtes mangés de baisers. J’en mange bien ma part » Zaza, à 10 ans, 24 juillet 1917.

Après une longue période de convalescence suite à un accident domestique (Zaza a été gravement brûlée), la petite fille de 11 ans connait un élan de vie prodigieux qui l’épanouit à bien des égards, à la maison comme à l’école.

Sur les bancs du Cour Desir à Paris, Zaza se lie d’amitié avec la jeune Simone de Beauvoir. En classe, toutes deux douées et brillantes, elles concourent pour la première place, appréciant cette émulation portée par une forte admiration réciproque.

Par ailleurs, s’affirme le goût très vif de Zaza pour la lecture : « Je me délecte en ce moment dans Julie Lavergne et vais avoir bientôt lu tous les livres d’elle que la bibliothèque met à ma disposition : ils sont malheureusement très peu nombreux, j’en suis au désespoir ».

Le charme certain de la personnalité de Zaza ne laisse pas indifférent : sa vivacité et sa hardiesse, ses grandes capacités, suscitent l’admiration et le respect de son entourage.

Simone de Beauvoir elle-même écrit dans Mémoires d’une jeune fille rangée (1958) : « Dans toutes ses conduites, elle [Zaza] faisait preuve d’une aisance qui m’émerveillait ».

Cette assurance a pu susciter chez elle l’affirmation d’un esprit quelque peu sarcastique. Simone de Beauvoir le confirme dans les Mémoires : « Je l’avais toujours connue moqueuse ; entre douze et quinze ans, elle fit de l’ironie un système ; elle tournait en ridicule non seulement la plupart des gens, mais aussi les coutumes établies et les idées reçues… »

Le non-conformisme et les audaces de Zaza ont parfois troublé l’univers bien-pensant du Cours Desir, l’établissement privé catholique que Zaza fréquentait à Paris dans le 6ème arrondissement.

Les étapes marquantes de cette période vont orienter la destinée intellectuelle de Zaza. Ses lettres reviennent sur les péripéties des épreuves du baccalauréat (Zaza est reçue en juillet 1924 aux deux bachots, scientifique et littéraire) et la jeune femme s’interroge bientôt sur l’orientation qu’elle donnera à ses études supérieures, souhaitant s’y investir pleinement.

Zaza affiche de premières réticences à l’égard des innombrables sollicitations de son milieu. Dans une lettre à sa grand-mère « Bonne-Maman » (lettre du 21 novembre 1924), elle s’exprime en ses termes : 

« (…) on travaille beaucoup à ma formation mondaine et les relations sociales me prennent plus de temps que l’année dernière. J’assiste au Jour de Maman, je fais aux dames des sourires pleins de grâce, je me tiens avec toute la correction d’une enfant de Saint-Thomas (…), en un mot je deviens une jeune fille accomplie et d’ici quatre ou cinq mois seulement toutes les mères de famille décréteront que je suis ‘charmante’ ».

Sur un plan plus personnel, depuis ses 15 ans, Zaza vit un amour adolescent d’une très grande intensité avec son cousin André, un amour qui va rapidement se heurter à la défiance et la réprobation des deux familles. Elle gardera longtemps pour elle ce secret de sa vie affective avant qu’elle ne le dévoile, au cours de l’été 1927, à son amie Simone de Beauvoir.

Au premier semestre de cette année 1926, le courrier se fait rare. Zaza se réserve pour le registre le plus intime de son expression, son journal et ses carnets, où se lisent sa douleur et son déchirement ; s’y mêlent étroitement la voix du cœur blessé et de l’âme en détresse.

Sous la pression familiale, Zaza a en effet dû rompre avec son cousin André dont elle était très amoureuse. Elle y cède au nom du devoir d’obéissance et par raison, mais les sentiments ne parviennent pas à s’éteindre. Les liens brisés de l’affectivité tentent de se récréer grâce à la religion ; Zaza se tourne vers le Dieu du Golgotha, celui qui connut l’angoisse et la déréliction.

Prière écrite par Zaza en 1926 : « Seigneur, m’avez-vous abandonnée à la douleur et à la honte ? Ceux qui m’aimaient ont été pris d’horreur devant mon action et je sens qu’en eux-mêmes ils me considèrent comme une fille. Je suis seule maintenant et sans amour et sans amitié, tout l’intérêt que je prenais à vivre me venait d’une seule présence qui n’est plus. Au milieu de mes parents et de mes amis, je me sens abandonnée, mes gestes ne correspondent pas à mes désirs, ni mes paroles à mes pensées, et je ne me sens pas vivre, mais je crois jouer un rôle dans une pièce mal faite (…) ».         

L’épreuve de la rupture avec son cousin André apparaît pour la première fois de manière explicite dans la correspondance de Zaza. Cette dernière s’est décidée à se confier à sa chère amie Simone de Beauvoir, leurs échanges s’ouvrent davantage et révèlent leurs aspirations intimes. Une profondeur nouvelle transparait au gré de ces confidences partagées.

Lettre du 27 juillet 1927 à Simone de Beauvoir

« (…) j’aurais dû beaucoup plus tôt avoir la force de tout vous dire : Mais ne croyez pas que vous avez vécu près de moi cette année sans apporter de soulagement à ma peine, vous m’avez secourue, sans vous en douter, infiniment, vous m’avez distraite de moi-même certains jours, et d’autres fois, vous m’avez aidée à mieux connaître mon propre cœur ».

« (…) il me semble qu’après ce que nous nous sommes écrit nous pourrons causer avec un abandon plus complet que jusqu’à présent, il me semble que nous pourrons nous faire beaucoup de bien l’une à l’autre ».

Les blessures sentimentales cicatrisent doucement, à force de sagesse et de raison.

Lettre à Simone de Beauvoir du 3 septembre 1927

« Mais de tout ce qui a été, je ne regrette presque rien ; ce sentiment éprouvé à quinze ans a été mon véritable éveil à l’existence, ; du jour où j’ai aimé, j’ai compris une infinité de choses qu’auparavant je soupçonnais à peine, j’ai cessé de me moquer et de pratiquer l’ironie, je n’ai plus trouvé presque rien de ridicule ».

« Je bénis tout ce qui m’est arrivé, tout ce que j’ai souffert, tout ce que j’ai senti, tout ce qui a fait de moi une créature vivante. Ah ! Que je comprends votre amour pour tout ce qui est humain ; j’ai eu de la joie de voir que vous ne seriez jamais ‘uniquement intelligente’ ».

Pour autant, Zaza n’est pas préservée d’autres tensions intérieures : sa singularité se heurte parfois violemment à la vie et aux habitudes des siens, qui se complaisent volontiers dans un tourbillon d’activités et de rituels sociaux à l’égard desquels Zaza demeure méfiante, dans le souci de protéger sa liberté.

La poursuite de ses études supérieures à la Sorbonne et donc la fréquentation d’un certain milieu intellectuel reste d’ailleurs suspendue à l’autorisation maternelle.

Le séjour de près de trois mois que Zaza effectue en Allemagne, bien que rien ne le prédisposât à être vécu positivement (ce séjour a été le meilleur moyen trouvé par sa mère pour l’éloigner du monde de la Sorbonne), est une expérience qui ne tarde guère à fasciner et enthousiasmer Zaza.

La jeune fille profite intensément de la vie culturelle berlinoise, elle assiste à des cours à l’Université et multiplie les sorties dans un climat effervescent. Bruno Walter, Wilhelm Furtwängler, Fritz Kreisler, Alexandre Braïlowsky, quelques unes des sommités musicales de l’époque, lui font vivre des moments exaltants et inoubliables.

Ses écrits de la période revêtent également une dimension historique, ils sont un regard porté sur le Berlin des années 20, dans un contexte déjà trouble et qui va bientôt s’assombrir tragiquement.

Dans une lettre à son amie Geneviève de Neuville du 23 décembre 1928, Zaza écrit : « Les Allemands sont en ce moment dans une crise de matérialisme (…) qui est renversante. Il paraît que c’est une espèce de réaction qui a commencé à se faire sentir il y a trois ans à la suite de toutes les souffrances qu’ils ont supportées pendant [ la ] période de l’inflation [ … ]. »

Le séjour de Zaza à Berlin aura été une sorte de parenthèse qui n’aura en soi pas apporté de nouvelles orientations fondamentales à sa vie, ni réglé le fond du conflit mère-fille.

Quelques semaines avant son retour à Paris, Zaza confie à Simone de Beauvoir son appréhension de s’immerger de nouveau dans son milieu familial, d’autant qu’il y règne toute une agitation mondaine exacerbée par les fiançailles de sa sœur aînée Marie-Thérèse.

Pour Zaza, la perspective d’un mariage qui répondrait d’abord à des convenances sociales la révulse. Elle prendra plaisir à déjouer les manèges joués par les « prétendants » présentés par sa mère, dont l’hypocrisie révolte souvent sa soif d’authenticité.

Les écrits de la période illustrent à quel point Zaza veut s’écarter de la destinée d’une « jeune fille rangée ».

Alors que Zaza a repris le contact avec la Sorbonne et ses amis étudiants, elle revient sans cesse au même constat très douloureux pour elle : « les choses que j’aime ne s’aiment point entre elles ». Elle adressera un jour à sa mère une lettre lourde de reproches, protestant ouvertement contre les contraintes qui l’enferment et contre l’injustice de cette condamnation aux yeux de sa mère, Madame Lacoin.

Le cercle des étudiants de la Sorbonne ne tarde pas à se resserrer sur un trio de jeunes gens qui prennent plaisir à se retrouver régulièrement et à communier dans un échange d’idées toujours plus approfondi : Elisabeth Lacoin (« Zaza »), Simone de Beauvoir et Maurice Merleau-Ponty. Zaza éprouve bientôt pour ce dernier, un jeune étudiant en philosophie, un intérêt croissant. Cet amour partagé fait intensément vibrer les pages de l’été 1929.

Pour avoir avoué à ses parents les liens sentimentaux qui l’unissent à Maurice Merleau-Ponty, Zaza n’est pas pour autant quitte de leur défiance et de leur réserve.

Zaza ne parvient pas à dissiper le halo d’inquiétude et de soupçon qui entoure tout le symbole représenté par la figure d’un étudiant de la Sorbonne, qui plus est, ami de Simone de Beauvoir (dont l’influence est considérée comme néfaste par les parents de Zaza).

Par ailleurs, Zaza doit composer avec les scrupules de Merleau-Ponty qui n’est pas prêt à se « déclarer » officiellement auprès des deux familles. Simone de Beauvoir ne comprend pas que son amie fasse siennes, par amour, de telles réticences. Cette « grandeur d’âme » que manifeste Zaza suscite son exaspération.

« Elle comprenait ma colère, elle comprenait les scrupules de Pradelle [Merleau-Ponty], et la prudence de Mme Mabille [Lacoin] ; elle comprenait tous ces gens qui ne se comprenaient pas entre eux et dont les malentendus retombaient sur elle. »

Simone, qui se lie chaque jour davantage à Jean-Paul Sartre, prend la mesure ce ce qui la sépare d’une amie qu’elle accuse d’avoir choisi la voie du « renoncement ». Elle lit d’une façon négative les propos par lesquels Zaza, dans ses incertitudes et ses tourments, exprime paradoxalement une joie dont la source est surnaturelle.

Confortée, entre autres, par ses lectures de Bernanos et de Claudel, Zaza vit en effet comme autant d’exigences spirituelles les épreuves qui imposent à son désir le plus cher de multiples sacrifices : dans cette perspective, ses souffrances prennent une signification autre, pour l’aider à se reconstruire plus positivement sur un autre plan.

Le 11 novembre 1929, Zaza éprouve les premiers symptômes d’une encéphalite virale. Deux jours plus tôt, le 9, Merleau-Ponty, se retrouvant en tête-à-tête avec Zaza, lui avait passé au doigt un anneau. Merleau-Ponty déclinera pourtant l’invitation à déjeuner de Monsieur Lacoin, le père de Zaza, en prévenant Zaza qu’elle ne devait pas considérer cet anneau comme une promesse de fiançailles tant que les deux familles n’auraient pas formellement approuvé et légitimé cette alliance.

Le 12 au matin, égarée par la fièvre, Zaza sonne rue de la Tour. La mère de Merleau-Ponty lui ouvre et Zaza lui demande très directement si elle la déteste et pourquoi elle s’oppose à leur mariage.

Le 13, Zaza est hospitalisée, délirant avec une très forte fièvre. Elle meurt le 25 novembre d’une encéphalite infectieuse.